DANIEL KEMP Les 12 lois de la pédagogie moderne.
LOI 9 : IL FAUT ÉVITER LE HARCÈLEMENT INCONSCIENT
Oui! Nous harcelons nos enfants. Est-il possible que nous harcelions régulièrement nos enfants?
Évidemment, si j’ai écrit tout un chapitre sur ce sujet, c’est que la réponse est oui!
Mais il faut bien se dire que ce harcèlement n’est presque jamais conscient ou volontaire. Il y a bien sûr des personnes qui harcèlent volontairement les jeunes, mais ce n’est pas d’elles que je veux parler. Tout au long de notre vie de pédagogue, nous passons un temps fou à harceler nos enfants.
Inconsciemment, involontairement, pour bien faire, pour faire comme tout le monde, parce que nous avons été élevés comme cela, nous harcelons fréquemment nos jeunes.
A la maison comme à l’école, le harcèlement inconscient règne. Il est une grande cause de la mésentente entre adultes et jeunes. Il est aussi une des causes de la dévalorisation psychologique de la jeunesse.
Là encore, il ne faut pas chercher de véritables coupables. Il n’y en a pas. Ce harcèlement, bien que très présent est, je le répète, inconscient et involontaire. Nous croyons bien faire, nous voulons faire le bien… mais souvent nous le faisons mal. Ce n’est pas de notre faute. Nous faisons presque toujours ce que nous pouvons faire de mieux.
Les formes de harcèlement.
Comment harcelons-nous notre enfant?:
En lui répétant sans cesse les mêmes choses. Nous croyons qu’à force de répétition le jeune va finir par changer son comportement. Mais la preuve que cela ne fonctionne pas, c’est justement le fait que nous devions répéter sans cesse la même chose. Cela devient du harcèlement car le jeune ne change pas, ne peut pas changer ou ne veut pas. Pour arriver à un résultat, il faut impérativement, pour notre santé, notre bonheur et pour son éducation, changer de méthode.
En lui donnant des arguments tout à fait inutiles qui ne changeront rien aux faits. La majorité de ces arguments commencent par les mots: « Si tu avais… » ou « Je te l’avais bien dit… »
En lui donnant des arguments ou des conseils qu’il ne peut utiliser. Cette forme de harcèlement ressemble souvent à: « Tu devrais avoir plus de volonté… » ou « Tu le fais exprès… ».
En le comparant aux autres. Cela prend souvent la forme de: « Regarde ton frère (où ta soeur)… » ou « Tu n’es pas moins bon qu’un autre. S’ils sont capables, tu es capable toi aussi… »
Le harcèlement inconscient peut prendre plusieurs autres formes que celles énoncées. C’est à chacun de nous, pédagogue parent ou pédagogue professionnel, de rechercher, dans notre façon de communiquer, ces différentes formes d’expression du harcèlement.
La volonté.
Nous allons approfondir le sujet en prenant des exemples de harcèlement. Commençons par la formule « Tu devrais avoir plus de volonté ». Quand je donne des conférences, je demande aux gens qui assistent s’il y a, parmi eux, des personnes qui fument. Bien sûr, il y a des mains qui se lèvent. Je cherche alors des non-fumeurs. Là aussi, plusieurs mains se lèvent.
Alors, au hasard, je prends une personne qui fume et je lui demande si elle peut arrêter de fumer immédiatement, pour les trois prochains mois, sans problème?. La réponse est toujours NON.
Je pose alors la question suivante à une personne qui ne fume pas:
« Pourriez-vous commencer à fumer tout de suite, pour trois mois, sans problème? »
Là aussi, la réponse est presque toujours NON.
Savez-vous pourquoi le fumeur ne peut pas arrêter? C’est parce qu’il n’a pas assez de volonté. Savez-vous pourquoi le non?fumeur ne peut pas commencer facilement à fumer?
C’est parce que lui aussi manque de volonté.
Les deux personnes N’ONT PAS ASSEZ DE VOLONTÉ.
Si nous demandons à une personne qui travaille sans arrêt, une personne qu’on appelle un « bourreau du travail », d’arrêter pour une période de trois mois et de ne rien faire, croyez-vous qu’elle va en être capable?
Elle ne pourra pas arrêter. Même si elle prend des vacances, elle s’occupera, elle pensera. Elle ne se reposera pas.
Pourquoi?
Parce qu’elle n’a pas assez de volonté.
Si nous demandons à un paresseux invétéré de travailler pendant trois mois, croyez-vous qu’il en sera capable?
Non! Il n’a pas assez de volonté lui non plus.
Il est facile de constater que nous avons tous la volonté de faire ce que nous sommes capables de faire, mais que nous n’avons pas la volonté de faire ce que nous ne pouvons faire.
Le paresseux n’a pas la volonté de travailler mais par contre, il a la volonté de ne rien faire. Certains diront que c’est facile de ne rien faire…
Mais pourtant, le travailleur invétéré à la volonté de travailler, mais lui, il est absolument incapable d’arrêter. Il n’a pas la volonté de ne rien faire. Le non-fumeur a la volonté de ne pas fumer, mais il n’a pas la volonté de fumer. Il n’est donc pas mieux que le fumeur qui, lui, a la volonté de fumer mais n’a pas celle d’arrêter.
Qui a réellement de la volonté?
Le mot « volonté » est une farce. Ce mot ne veut rien dire. Il sert les desseins de ceux et celles qui ont besoin de se sentir supérieurs et qui veulent à tout prix rabaisser les autres. Bien sûr, ce mot dangereux en pédagogie, parce qu’il ne fait que harceler celui à qui on s’adresse, est souvent prononcé par des gens de bonne foi, mais, hélas, il nuit tout autant.
« Tu devrais avoir plus de volonté! » disent certains parents ou professeurs à un jeune. Mais le jeune serait en droit de demander COMMENT ON FAIT POUR EN AVOIR, DE LA VOLONTÉ. Qui est capable d’avoir de la volonté sur commande? ou sous la menace? ou sous les réprimandes?
Bien sûr, il y a toujours des gens qui croient en avoir de la volonté:
« J’ai bien cessé de fumer quand je l’ai décidé, moi!…
J’en ai de la volonté. » Mais cette personne mange très mal, elle ingurgite des kilos de sucre à chaque mois. Elle ne fait pas de sport, elle est légèrement obèse et elle a besoin de relations sexuelles régulières. Si on lui demandait de cesser de manger autant de produits sucrés, elle ne le pourrait pas. Si on lui demandait de ne pas avoir de relations sexuelles pendant une ou deux semaines, elle ne le pourrait pas. Elle n’a pas plus de volonté que les autres pour faire ce qu’elle ne peut pas faire.
Donnez-moi de la volonté!
Prenons l’exemple d’un jeune. Croyez vous réellement qu’il va avoir de la volonté sur commande?
Si votre enfant pouvait avoir la volonté de travailler, il le ferait. Il ne passerait pas son temps à se faire réprimander par vous ou par un autre. Il ne perdrait pas son temps à l’école ou à la maison. Personne ne veut perdre sa vie.
Imaginez que vous avez une pilule qui donne de la volonté. Si vous demandez à votre jeune: « Aimerais?tu que je te donne une pilule pour t’aider à avoir la volonté de faire tous tes travaux?»
Il répondra OUI immédiatement! Il en est de même pour le fumeur. Offrez lui une pilule de volonté qui mettra fin à son fumage et il dira oui avec plaisir. Les jeunes font ce qu’ils peuvent. Comme tout le monde. Il ne sert à rien de leur servir des phrases comme:
Tu devrais avoir plus de volonté!
Tu n’as donc pas de volonté…
La volonté, ce n’est pas ça qui t’étouffe…
A chaque fois que nous nous servons de ce mot en pédagogie, nous harcelons le jeune. Il ne peut absolument rien faire avec ce mot. Rien, sauf se dévaloriser.
Nous avons tous la volonté que nous avons et elle change avec le temps. Il y a des choses qui nous sont faciles et d’autres qui ne le sont pas. Ce n’est pas une question de volonté. Ce mot est inutile dans le langage humain.
A quoi sert ce mot?
Il peut être difficile de comprendre que la volonté n’est pas du ressort de l’humain parce qu’il a toujours été utilisé en pédagogie.
Mais il sert à quoi?
À communiquer à l’autre qu’il est inférieur? À lui dire que nous sommes supérieurs?
Nous sommes bons dans ce que nous sommes bons, mais nous sommes inefficaces dans ce que nous sommes inefficaces. Ce n’est pas une question de volonté. Avoir de la volonté, c’est paraître bon, puissant, en contrôle de sa vie, meilleur que les autres.
En réalité, avoir de la volonté, c’est être dans une illusion de la psychologie humaine. Ceux qui tiennent à dire qu’ils ont de la volonté sont ceux qui cherchent à se valoriser. Par contret, ceux à QUI ONT DIT qu’ils n’en ont pas, se dévalorisent.
Se servir de ce mot en pédagogie est toujours dévastateur. Il n’a rien de constructif. C’est comme dire à un enfant: « Tu es bien maladroit! » Eh oui, il est maladroit. Et il ne deviendra pas plus adroit maintenant qu’on lui a dit. Si on l’instruit de techniques permettant l’amélioration de son adresse, on fait de la pédagogie et nécessairement on ne l’écrase pas avec des commentaires désobligeants.
Comment fait-on pour avoir de la volonté?
« Tu n’as pas de volonté! » Bon! Et puis après? Qu’est-ce qu’on fait?
« Arrange-toi donc pour en avoir plus! » Bon! Et comment fait?on pour en avoir plus?
Vu sous un angle volontaire, le jeune a?t?il la volonté nécessaire pour développer sa volonté? Si vous connaissez des techniques qui permettent le développement de la volonté, c’est merveilleux. Premièrement, il faut cesser toute forme d’enseignement en cours et ne travailler que ces techniques avec votre jeune. Puis, quand il aura toute la volonté voulue, il reprendra vite le temps perdu. Mais il n’y a pas de techniques permettant cela. Au lieu de harceler le jeune à coup de « volonté?manque de volonté », il faut cesser de lui communiquer de l’information qui le dévalorise et le médiocratise. Il faut le construire et non pas lui dire qu’il n’est pas construit.
Tu le fais exprès!
Prenons un autre exemple. Le mot « exprès » fait aussi parti du langage de harcèlement. « Tu le fais exprès! » est la forme la plus courante mais il y en a bien d’autres. Le jeune revient avec un bulletin qui ne nous plaît pas:
« Tu le fais exprès, hein? Tu le fais exprès pour avoir des notes comme ça? » Le jeune arrive en retard à la maison:
« Tu sais à quelle heure tu dois entrer… Tu le fais exprès… » Le jeune oublie encore quelque chose:
« Tu le fais exprès ou quoi?… » Les exemples ne manquent pas. Mais honnêtement, les jeunes le font? ils réellement exprès?
Croyez-vous que les jeunes, lorsqu’ils font un examen, le font vraiment exprès pour échouer? Croyez-vous réellement que, devant une question comme 5 + 5 =, ils se disent: « 5 + 5… ça fait 10… mais je vais mettre 12… »
Croyez-vous qu’ils le font exprès comme ça?
Tous les jeunes aimeraient réussir. Ils font tous leur possible pour y arriver. Il y a un dicton assez juste concernant le domaine des artistes, qui dit:
« il y en a qui ont du talent, d’autres qui ont du succès! » La réussite n’est pas uniquement une question de talent, de « volonté » ou de travail.
Lorsque nous étions jeunes…
Rappelons-nous lorsque nous étions jeunes et que nous allions à l’école. Jamais nous n’avons réellement fait exprès pour échouer à un examen ou pour ne pas remettre un travail. Jamais nous n’avons fait exprès pour nous donner de la misère, pour avoir nos parents et nos professeurs sur le dos. Nous avons tous fait le maximum de ce que nous pouvions faire. Exactement comme le fumeur qui essaie d’arrêter. Nous prétendons, à tort, que nous ne faisions pas le maximum, ou que le jeune ne fait pas le sien, mais c’est une vision fausse de nos capacités.
Le maximum qu’une personne peut faire n’est pas garant de succès. Il se peut que notre maximum ne soit pas suffisant pour nous mener là où nous voulons aller. Nous aimons croire que notre maximum est la voie du succès car cela nous donne l’espoir – un faux espoir souvent – que, si nous le voulions vraiment, nous serions capables.
Construire plutôt que détruire.
La conscience humaine est imbibée de ces fausses visions de la vie et des choses. Votre enfant fait toujours le maximum de ce qu’il peut faire, dans un temps donné. Il peut faire plus un jour, et moins un autre jour. Chaque fois, il a donné le maximum de lui-même.
Si nous le motivons, nous changeons les paramètres de son maximum et il pourra probablement faire plus. En fait, c’est uniquement parce que nous l’aidons qu’il peut faire plus. Ce n’est pas lui qui décide de faire plus.
C’est comme une personne qui ne peut pas marcher plus de trois kilomètres. C’est son maximum. Cependant si nous l’encourageons, elle pourra marcher quelques pas de plus. Son maximum vient d’être poussé plus loin. Si, en plus, nous l’aidons à marcher, elle pourra encore améliorer sa performance et marcher plus loin.
Mais il est faux de lui dire « Tu vois, quand tu veux, quand tu t’en donnes la peine, tu peux marcher plus longtemps ». Si cette personne a marché plus loin, c’est uniquement parce que notre présence et notre aide ont changé son maximum. Mais sans nous, elle ne pourra pas faire mieux.
Il en est de même pour notre enfant. Lorsqu’il fait mieux, c’est uniquement parce que les conditions intérieures à lui, ainsi que celles qui lui sont extérieures, sont différentes. Il y a toute une série de façon de l’aider à changer positivement son maximum, mais il ne sert à rien de la harceler avec le mot « exprès ».
Non, il ne le fait pas exprès. Il fait son possible, mais ce n’est pas suffisant. Et ça ne sert à rien de lui dire ça non plus. Il faut l’aider. Si nous voulons qu’il s’améliore, il faut l’aider.
L’enfant peut-il faire des efforts? Prenons un troisième exemple. « Tu devrais faire des efforts », »Force toi donc un peu… »
Il n’est pas question, ici, de dénigrer les efforts que quelqu’un peut faire pour améliorer son sort, mais du harcèlement engendré par la mauvaise utilisation de ce mot. Lorsqu’un professeur ou un parent dit à un jeune qui ne comprend pas quelque chose: « Tu ne comprends pas encore… fais donc un effort pour comprendre… », il harcèle le jeune. Cette forme est très utilisée.
Il est fréquent que le mot « effort » soit placé dans un tel contexte. Mais qui peut faire un effort pour comprendre? Absolument personne.
On comprend ou on ne comprend pas. Faire un effort pour comprendre est absolument ridicule. Voici une des lois reliées à notre planète:
la gravité est égale à l’inverse du carré de la distance.
Comprenez-vous ce que cela signifie?
Certaines personnes le comprennent, mais la majorité des lecteurs et lectrices ne le comprennent pas.
Faites un effort!
Vous ne comprendrez pas plus. Vous pouvez relire la formule: la gravité est égale à l’inverse du carré de la distance. Mais effort ou pas, ça ne change rien à la compréhension.
Vous pouvez décortiquer cette formule, cela peut vous aider, mais ce n’est pas un effort de compréhension que vous faites, vous organisez votre travail en fonction de vos capacités d’organisation.
On comprend ou on ne comprend pas. On ne comprend pas… on ne comprend pas… on ne comprend toujours pas… et puis, paf, soudain, on comprend. Il se peut aussi qu’on ne comprenne jamais. L’effort n’y est pour rien.
Imaginez un jeune qui ne comprend pas une chose. Si on lui dit de faire un effort, pensez?vous qu’il va se prendre la tête entre les deux mains, gémir doucement sous l’effet de l’effort, puis, en redressant la tête, nous dire:
« Ça y est, j’ai compris! »
La compréhension est l’un des mystères de la vie. L’effort n’a rien à voir avec ça. Nous pouvons élaborer des méthodes d’apprentissage et de travail qui vont faciliter la compréhension. Mais l’effort… Relaxons donc un peu et nous comprendrons bien plus, bien plus vite.
Les exemples de harcèlement sont nombreux.
C’est à chaque pédagogue de faire l’étude de sa façon de communiquer avec le ou les jeunes qui l’entourent. Plus un jeune est harcelé, moins il est disponible à la vie, donc à tout ce que celle-ci peut lui amener.


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